Le drone se donne en spectacle

Pas de quoi foutre le feu…

Comme tous les mecs qui sont sur la liste des remplaçables par un robot ou une IA — pour ma part par un portique ou un détecteur de mensonges — je ne regarde plus la débauche technologique comme une inévitable source de progrès, et encore bien moins d’Entertainment.
Et je me penche sur un sujet de fête nationale sans en faire une Marseillaise : le feu d’artifice. Ou plutôt son successeur annoncé : le feu d’artifice sans feu.
Celui où on aligne le plus grand nombre de drones comme une marque de standing, où le nombre de chevaux au départ donne le ton de la course et, hélas, bien souvent son palmarès.
Posté devant celui de Strasbourg un jour de demi-finale, et donc avec la bande-son de la déception, je découvre que le feu d’artifice contemporain cherche avant tout à être storysable.
Cette story que ses créateurs n’ont même pas vraiment cherché à raconter.
Et l’effet d’une forêt de portables devant un spectacle de drones est presque plus spectaculaire que le spectacle lui-même, supposé préserver précisément la forêt.
Qui a depuis démontré qu’elle n’avait pas besoin d’artifices pour s’embraser.
Dans ce ciel strasbourgeois ce jour-là, pêle-mêle, une cigogne très anxiogène avec un ballon de foot au pied semble exalter une foule pas très exaltante.
Puis apparaît la rosace de la cathédrale dans une version à huit pétales au lieu des seize, donnant au passage en spectacle le montant de la réduction budgétaire.
Et que dire du chalet suisse figurant la Cathédrale, en dans une version hommage à peinture pointilliste.
Fort heureusement, on ne manque pas de portables pour consulter Google et comprendre qu’on fête les huit cent ans de l’Œuvre Notre-Dame, la plus vieille fondation de France, précisément en charge de sa restauration.
Ils auraient pu marquer "800" mais les spectateurs auraient pu interpréter 8-0 et provoquer une fausse joie.
Bien que ce couac fût peu remarquable, il suffisait visiblement à épater ceux qui n’avaient probablement rien vu de leur vie — sinon le monde par une fenêtre de six pouces, plus un doigt pour scroller.
Ça devait être marrant, pour une fois, d’y voir s’ouvrir une fenêtre de tir.
Comme si le nombre de drones, leur précision et leur capacité à s’aligner en mire suffisaient à fabriquer de l’émerveillement. Tiens, mais pourquoi donc une prouesse technique qu’on saluait autrefois ne déclenche-t-elle déjà plus aucune émotion, tant elle est prévisible et attendue ?
Moi, j’aime le feu, la pétarade, l’odeur de la fumée. J’ai le goût du hasard et de l’imperfection.
J’aime l’exclamation des foules et la surprise des enfants. J’aime la débauche de la profusion. Et d'attendre le bouquet final pour applaudir en coeur.
Ce mur de LED géant qui se lance dans le ciel comme une nuée de lucioles a un côté d’autant plus anxiogène qu’elles passent du vert au rouge sans prévenir, comme annonciatrices de quelque plaie biblique.
Le problème n’est pas que ces drones dessinent mal. Le problème, c’est ce qu’ils évoquent.
Le drone n’est plus un objet neutre.
Le mot parle désormais de guerre, de surveillance, de frappes, d’Ukraine, de ciel scruté, de bourdonnement suspicieux et de menaces invisibles.
Difficile alors d’en faire une démonstration de joie, et supprimer les explosions ne suffit pas à produire de la poésie avec des porteurs d’explosifs.
Mais ce qui me gêne est peut-être encore ailleurs.
Le drone d’artifice est peut-être simplement l’illustration d’une époque qui veut tout rendre propre, maîtrisé, coordonné, intelligent.
Un truc assez fort pour que tout le monde reconnaisse le brio, mais pas assez pour qu’on s’en souvienne.
Il ne provoque pas, ne déborde pas, ne rate pas. Il exécute.
Ce spectacle trop propre ressemble d’ailleurs un peu au monde de l’entreprise.
On ne s’engueule plus : on partage un désaccord. On ne se heurte plus : on confronte les points de vue. On polit, neutralise, arrondit. On gomme les angles en dégageant la part de hasard et ceinturant l’échec.
Bref, rien ne dépasse.
Et à force de ne plus vouloir que rien dépasse, plus grand-chose ne nous emporte non plus. C’est aussi ça que je reproche aux drones : ils font tout bien.
Moi, j’aime le feu d’artifice précisément parce qu’il en fait trop. La pétarade, la fumée, l’excès, l’attente un peu bonniche du bouquet final, et surtout comprendre immédiatement quand il est là.
Ce truc parfaitement déraisonnable qui coûte une fortune pour disparaître en dix minutes et dont personne ne songe à demander s’il était intelligent.
Le drone, lui, est propre, précis, méticuleux, silencieux, réutilisable et parfaitement programmable.
Il fait tout bien. Il a bien pigé son époque.
Il ne lui manque qu’un seul défaut : foutre le feu.
L'Alchimiste, qui a le feu au plancher.


