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FAR FAR WEST

Saison 1 / Episode #8



Le train arpente la vallée de la Brûche et présente trois types de clientèle : plutôt urbaine jusqu’à Molsheim, rurale jusqu’à Rothau, et résignée au delà.

La faute à une voie unique, dont la traversée dure 20 minutes, à tour de rôle et dans les deux sens, et qui ne souffre d’aucun grain de sable et encore moins d’aléas climatiques sous peine de réchauffement global de température controlée sous abri.


Une première ronde me permet de scanner le train. Je l’arpente en feignant de trouver intéressant de mater des petits marteaux qui pourraient ne pas briser que des vitres en cas de conflit, en fronçant les sourcils pour faire sourcilleux, inexorable, et avoir le rôle qu’on me prête.


Généralement la posture tient jusqu’aux premiers sourires, pas rares sur cette ligne, pourvu qu’on ne soit pas là aux heures de pointe, car les trois clientèles constituent un Baeckeoffe trois viandes noyé dans une sauce fin de journée qui ne demande qu’à tourner vinaigre, pour peu qu’un Molsheimien, qui lui ne manque pourtant pas d’options, veuille rentrer chez lui enfourner le sien 1/4 d’H plus tôt en plus d’avoir un grand vélo.


Le premier quart d’heure se fait dans les humeurs sans joie semblables aux conditions d’une rame de métro parisien. Puis vient le moment ou le train s’échappe comme pour changer de destinée.

Arrivé à Molsheim, le train perd les deux tiers de ses occupants avec ou sans monture, qui aura pu nécessiter une certaine adresse au Mikado, et révèle sa physionomie.

On est bien sur la route des Vosges, enveloppée de cette douce atmosphère de couvre-feu... Le relief laissera bientôt place à la forêt, et sa douce odeur de sapin qui ne présage pas pour autant de quelque problème de sureté.


Ici, un Wyatt Earp à moustache de Vercingetorix s’apprête à déposer les armes. Me voyant arriver, il se précipite au sol comme pour echapper à un troupeau de bisons, cherchant désespérément un ticket gagnant parmi les billets dont des voyageurs ont jonché le sol.

Je me vois soudainement transporté dans une arrière salle de PMU d’autant qu’une odeur de tabac froid et de bière chaude vient taquiner mes narines à l’approche du champ de course ; il va sans dire qu’il n’est nul besoin d’avoir de flair pour imaginer que les tickets sont tous perdants ; mais bien qu’il soit mauvais turfiste, il est bon joueur et il lui en coutera un Dix contre Un, sans histoires mais sans gloire.


Là, quelques collégiennes s’affairent à la pause de faux ongles devant un kit Amazon qui ne fera pas d’elles des guerrières. Elles sont surement des évadées d’un séminaire de prothésistes ongulaires sous dissolvant. Le résultat me semble étrangement plus proche d’un ergot de gallinacé que d’un Palmarès de Nail Art ; par bonheur elles sont en règle et donc, il n’est nul besoin d’ergoter.


Dans le carré d’en face, d’autres d.une classe supérieure se donnent un air de vacancières autour d’une trousse de maquillage contenu dans une valisette en métal digne de la guere froide. Deux d’entre elles avaient déjà monopolisé les toilettes pendant 20 minutes au grand dam des voyageurs priés de faire de la rétention, et ce fut leur faire violence que les prier d’en sortir.

J’arrive néanmoins à les reconnaitre sur leur carte Simplicité en usant de quelque talent de Physionomiste qui me furent utiles autrefois. J’en viens parfois à me demander pourquoi on a appelé cette carte comme ça.


Dans la voiture d’à côté, installée dans ce calme relatif qui attend que jeunesse se passe, collée à une fenêtre dont le regard embue l’horizon, une dame d’un certain âge à l’allure digne et triste m’inspire immédiatement une approche feutrée et un bonjour policé. Elle me confie en tendant son billet revenir de l’hôpital où elle se rend chaque jour visiter son mari atteint d’un cancer ; j’appends qu’ils sont agriculteurs et qu’il va falloir s’organiser, que c’est peut être temps de tout arrêter. Elle scelle le sort de son bétail tout en me tendant son abonnement, que j’effleure d’un regard ouaté.


Pire comme meilleur, tous les destins et tous les horizons s’entrechoquent à saute mouton et à allure d’un trot de cheval sur la ligne de la vallée de la Brûche, comme un petit train touristique de la vie qui serpenterait entre vallée et belvédères, entre pleins et déliés, dans l’Ouest du Grand Est.

Ce touriste qui l’arpente aujourd’hui, j’ai bien peur que ce soit moi.


L'Alchimiste

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