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CE JOUR OÙ LE TRAIN VA TUER...

Saison 1 / Épisode #4




C’est une journée qui démarre à Epinal et qui promet des images pour l’éternité.

Elle commence par un petit déjeuner très matinal ou la seule préoccupation est de savoir s’il y aura du salé, histoire de ne pas partir au front avec seulement des tartines de confitures dans l’estomac qui devront tenir jusqu’à midi.

Cet estomac-là, qui comme un geste métier se veut d’être toujours plein et plutôt bien accroché, et qui aujourd’hui va pourtant se nouer.


L’expérience que le tout le personnel roulant redoute, conducteurs comme chefs de bord, ce jour ou le train va tuer...

Les deux corporations ne sont pas exposées de la même façon selon que le choc sera frontal ou latéral, et que la victime soit ou non enveloppée d’une voiture, toutes désespérément frêles quels que soit la marque et le modèle.


Ce combat de pot de fer contre le pot de terre mais un mètre au dessus, ou tout le monde met au pot - passagers comme cheminots ou encore témoins - tous victimes devant la vie qui part à vau-l’eau, la perte avec le fracas, et plus ou moins illustrées d’images de séries légistes dont on se serait bien passé.


On a beau cultiver le sentiment d’avoir tout vu depuis que la table en inox s’est invitée dans les télés, autopsies comme au théâtre, médecins glamour et corps drapés comme dans leur fierté, la réalité est là pour rappeler qu’ici, on ne peut pas zapper.


Mon sombre récit démarre à un passage à niveau, là ou l’histoire d’un automobiliste va elle, bien tristement se terminer. Un de ces passages, pour le coup automatisé ce qui n’est pas systématique dans cette région rurale ou la ligne à voie unique est griffée de petits chemins pour machines agricoles et que la réglementation nous conduit à devoir systématiquement nous signaler d’un coup de Klaxon aux airs marins.


Prisonnière des deux barrières sans savoir qu’elles se cassent pourvu qu’on les force, l’auto va tenter de s’extraire et se présenter flanc offert au train qui n’en fera qu’une bouchée.

Il ne s’écoule que quelques secondes entre la corne de brume et le bruit de la collision qui saisit tous les passagers et qui s’évanouit dans un silence assourdissant lorsque l’urgence est tapée pour figer la scène et le train.


Conducteur et contrôleur passent immédiatement en mode robot. Les mots sont rares, les regards en disent longs et les gestes sont précis. L’un va porter les premiers secours sur les lieux du drame, l’autre va s’enquérir du bien être de ses passagers et de leurs besoins, tout en ayant prévenu leurs autorités respectives pour garantir protection du train et assurer le secours aux victimes, avec un sang froid qu’on ne se connaissait pas à vous en glacer le sang et à se demander qui est ce bonhomme qui vit en vous.


Branle-bas d’un combat tellement souvent perdu d’avance, une mécanique implacable va se mettre en marche, un déroulé d’intervenants stroboscopés de séries ininterrompues de compressions thoraciques, au rythme de 2 par seconde, éclairés par les phares des voitures qui passaient par là, et que les automobilistes se relaient à les prodiguer, animés par cette indicible Foi qui rend sa grandeur au genre humain, les jours ou on doute.


Une équipe de pompiers va prendre en charge mes passagers, recueillir leur mots, écouter leur plaies, une autre constatera que l’impossible est parfois vain. Je dérouterai la circulation un court instant au passage à niveau histoire de voir clair dans ce noir de silence, quand arrivera un Responsable des Opérations maison qui supervisera désormais la séquence, au milieu des gyrophares.

Un bus a été organisé très en amont et arrive à point nommé pour recueillir ses passagers qui glissent par le lieu du drame tout en silence et en respect, pas de commentaires ni d’images furtives, le seul réseau qui aura ces images en direct c’est Durandal, le network maison des catastrophes et la télé-réalité du genre, ou tout est relaté en temps réel et le rail parfois s’emmêle sans jamais perdre le fil.

Un dernier mot pour ces « Malgré eux » qui se seraient passé de ces images de guerre, il rentreront dans les meilleures conditions et donneront de leurs nouvelles après avoir échangé nos numéros.


Le train que l’on inspecte sous sa jupe n’a pas de dégât l’empêchant de rouler. Bientôt une dépêche officielle lui permettra de repartir et l’on roulera au pas et à vue, à l’ouïe surtout, histoire de déceler tout ces bruits bizarres qu’il conviendrait d’annoter, dont je suis champion toutes catégories et qui m’ont si souvent valu les reproches de mes parents qui aurait fini par préférer me coller dans un train.


Encore une vie en moins, encore un train en moins, encore des circulations annulées, des trains retenus qu’il faudra bien acheminer, ou des cheminots acheminés en voyageurs qui seront empêchés de tirer leurs trains. Encore des gens plus secoués que cette ligne qui passe déjà pour une montagne russe, avec une descente à l’arrivée qu’il convient d’appréhender, en donnant quelques clés pour ouvrir ces portes invisibles supposées permettre à la conscience de  s’échapper.


Et ainsi je rejoins la catégorie des cheminots qui ont tapé, de surcroît de celle qui a perdu des vies. Il s’échange entre ceux-là dans la salle des attendants toute sorte de détails sanguinolents de ceux qui ont toujours vu pire, qui ont assisté aux chocs ou aux inventaires des coroners, quand un corps est considéré récupéré quand toutes les extrémités sont en housse, ou pire, aux commentaires des voyageurs comme, c’était un monsieur ou une dame ? Ou encore : et maintenant qu’est ce qui nous empêche de continuer ?

On dirait que ces détails qu’on échange d’un rire toujours jaune, cette couleur propre au sarcasme, sont une sorte de thérapie du pire. Est-elle faite inconsciemment pour chercher à préparer la bleusaille à l’impréparable ? Est-elle un échappatoire verbal que serait un sketch de mots grossiers, grivois, qui saliraient nos bouches après avoir sali nos yeux ? Ou peut être que mettre tout simplement des mots tous crus sur des descriptions de viande a vocation d’effacer les images des mémoires, rhabiller les situations inévitables pour mieux les normaliser.


Ce qui constitue un drame pour les uns devient une expérience pour les autres, un premier bâton sur la carlingue, et un sacré calage de connaissance de soi, de domination de ce Krachen qui vit dans chacun de nous et qui s’échappera ou pas, piqué à l’adrénaline et dopé par un sacré sens commun.


Cette expérience d’un Agent commercial du train, d’un maillon qui ne doit jamais être faible, même quand la chaîne se brise, et qui vit en mode confiné et en accéléré tout ce qui enrobe la vie des gens, sans sucre ni miel, avec leurs humeurs, leurs peines, leurs choix… avec leur putain de vie qu'ils nous assènent, en plus de leur mort maintenant.

La vie toute crue sans se sentir ni chanceux ni poissard. En faisant le job du mieux qu’on peut en plus du mieux qu’on apprend à le faire.


L’Alchimiste.





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