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(RE)POST

 

Sur un air de danse cosaque, Heurts et altercation - spirale infernale, le rail ne danse plus

  • Photo du rédacteur: Patrice Snoeck
    Patrice Snoeck
  • 21 déc. 2025
  • 9 min de lecture
Le journal d'un chef de Bord qui mène une vie de Voyageur de commerce en faisant commerce de voyageurs
Le journal d'un chef de Bord qui mène une vie de Voyageur de commerce en faisant commerce de voyageurs

Une tournée qui s’ouvre et se referme sur une vexation, l’amour-propre soigneusement remballé. Semaine âpre où il a fallu se battre, encaisser, et même répliquer. Semaine sanglante, à sang chaud et avec sang froid. Et qui a aussi fait couler de l’encre.


Dimanche aversion


Commencer un dimanche, c’est comme réussir à éviter la messe, mais pas le déluge pour autant ; d’autant que j’arpente durant cette tournée la ligne entre Strasbourg et Bâle, de long en large, et surtout de travers.


Le premier train se passe bien, si ce n’est qu’un homme très alcoolisé — que j’ai cru être le disciple de ce voyageur un peu doux-dingue et d’une exquise politesse à défaut d’une très grande propreté, évidemment sans billet avec lequel il est monté — me sermonne pour l’avoir blessé de la manière dont j’ai supputé que lui n’en avait pas.

Il sentait si fortement l’alcool que j’ai fait un de ces raccourcis malheureux qu’il m’apparut inutile de confesser, de peur d’en rajouter, raccourci qu’il a bien failli faire aussi en enjambant tant bien que mal le marchepied, qui aurait pu le conduire à voyager sous le train.

Sa sortie fut un peu enflammée et, par chance, personne ne craqua une allumette.


À peine repartis de Bâle, le train sera loin d’être une sinécure, car à peine avons-nous quitté Saint-Louis qu’un bruit sourd se fait entendre, sans que j’estime vital de devoir stopper le train, reconnaissant à l’oreille qu’on a heurté un animal, et quasi capable d’en estimer la nature et le poids.

Et dire que j’étais nul aux osselets.

J’appelle le conducteur pour le traiter d’assassin et l’entend angoissé, quand il arrête le train en direct, me pendant littéralement au bout du fil par la force d’inertie — la première loi de Newton, qui, par ailleurs, a osé prétendre que le ciel ne pouvait pas me tomber sur la tête.

Le conducteur dit avoir heurté un groupe de sangliers et entendre des bruits de tôle qui le conduisent à vouloir descendre pour contrôler les dégâts.


C’est un carnage, remake de Peau d’Âne version sanglier, qui habille notre BB 26000, notre BB nationale à nous, qui, contrairement à l’autre BB nationale, n’aime pas du tout les animaux.

Le dispositif d’effarouchage mis en place sur la ligne a, semble-t-il, failli, tandis que le conducteur a, lui, plutôt failli défaillir devant la scène.

En bon redresseur de torts, il tentera pourtant l’impossible : redresser à mains nues, dans des viscères, une pièce de métal qui crisse sur le rail.

Malgré l’aide que lui apportera un autre conducteur présent dans le train, nous allons connaître toutes les vicissitudes d’un arrêt très durable en pleine voie, et éloigné de toute voie d’accès pour nous porter secours.

On encaisse, viscéralement.


On va rester quatre heures à établir des scénarios d’évacuation des passagers ou de réparation de fortune du train, s’enquérir des personnes vulnérables ou nécessitant une aide particulière, du volume de bagages et de poussettes à transporter ou transborder.

Mais aussi des correspondances, pour trouver la trentaine de chambres d’hôtel en plein marché de Noël, où les établissements sont saturés, compte tenu du fait que les solutions en prochains trains s’amenuisent au fur et à mesure que dure l’incident, et d’autant plus qu’on est dimanche soir.

Le centre opérationnel est sur les starting-blocks et la cellule de crise est activée.

Un voyageur très sympa, qui reprend l’avion en famille pour Delhi le lendemain, est plus contenu que trois loustics, montés sans billet et guère plus d’avenir à Saint-Louis, qui disent avoir des rendez-vous vitaux à Mulhouse — consistant sans doute à vigiler quelque hall d’immeuble.

D’autres voudront commander des Uber, pour peu qu’ils sachent voler, ou encore descendre longer le rail pour aller prendre l’air et faire un selfie avec la tête du sanglier.

Je leur aurais bien fourni le persil pour m’en débarrasser, mais j’arrive à tenir tout ce petit monde en allant voir chacun.

Je lâche ma gourde pour faire le biberon d’un nourrisson et mes barres de céréales aux diabétiques.

Le train est totalement inaccessible à la cellule d’assistance et aux équipes de levage, et nous allons devoir manœuvrer un kilomètre en raclant le rail comme un boucher son billot, pour nous rapprocher d’une route, et en roulant à si faible vitesse que le verrouillage des portes n’est pas acquis. Un coup à finir en sanglier.


Un petit autorail de 150 places attend derrière nous un top départ éventuel, mais comme il ne fait qu’un tiers de notre longueur, on demande à ce que le poisson rémora se colle à la queue de la baleine, compte tenu du fait que toutes les poussettes sont dans la dernière voiture, qui fait office de fourgon.

Quel soulagement quand on voit, au point d’intersection, l’équipe de levage arriver avec des disqueuses, me permettant moi aussi de changer de disque et de tenir informés, dans les deux langues, nos voyageurs, qui suivent ce feuilleton radiophonique d’une possible intervention sur le train — solution ô combien moins périlleuse que de cavaler sur du ballast en pleine nuit avec une caténaire à 25 000 volts au-dessus de la tête.


La cavalerie peut maintenant monter à bord, trois heures après le début des événements. La protection civile investit le train avec des bouteilles d’eau et les équipes médicales, ainsi qu’un Coordonnateur des Opérations, qui reprend la main après me l’avoir serrée.

Toujours personne pour me proposer une bouteille d’eau… je dois avoir l’air increvable ou trop bien hydraté.


Le train est réparable et réparé. On attend l’autorisation de mouvement, on évacue la cavalerie et je m’entends avec le conducteur des conditions d’un redémarrage en toute sécurité, le temps de déverrouiller les portes côté voie et de m’assurer qu’aucune tête ni aucune clope n’en dépasse, fût-elle celle d’un sanglier, et qu’aucun chauffeur Uber ne fait le pied de grue quelque part sur quelque route migratoire.

Nous arriverons dans dix minutes à Mulhouse, où un train pour Strasbourg attend mes voyageurs et un autre pour Bâle m’attend, moi.

Mais comme on a fichu un sacré bazar — et laissé, en prime, un certain volume de bidoche sur la ligne — il va attendre son tour pour passer sur la seule voie maintenue ouverte à la circulation.

Je m’en prendrai pour mon grade par ces voyageurs excédés de ce train qui n’est même pas le mien, et j’avoue l’injustice d’être pris pour un bouc, tout émissaire soit-il, pour avoir donné, tout donné mais là j’ai envie de m’écraser.

J’apprendrai dans quelques jours qu’un comité d’accueil à Strasbourg a trouvé les passagers d’une très grande sérénité, pour être arrivés six heures plus tard.

Ils l’auront donc remarqué.


L’arrivée à Bâle se fait dans quelque éclat, mais pas de chocolat, faute de solution ou d’information à apporter concernant une prise en charge sur le réseau suisse, qui a fait partir tous ses trains.

L’agent de gare est le dernier à s’en prendre à moi, de lui envoyer des personnes à orienter — car sans doute n’a-t-il pas le sens de l’orientation.


Au final, je vais continuer de cavaler dans mon lit d’hôtel et appeler la permanence à quatre heures du matin pour demander à soulager ma journée du lendemain, l’absence de sommeil n’étant pas la meilleure amie du discernement. Et encore moins des rames un peu techniques…

Lundi parenthèse


À peine allumé, on reçoit sur le portable des alertes sur la fin d’un événement de suicide. Il s’agit peut-être d’un de mes petits jeunes qui ne se trouvait pas dans son hall d’immeuble…

Un de mes collègues va vivre la même journée que moi la veille, la police en plus. Je n’en serai ni affecté ni impacté : on finirait par se blinder, si ce n’est d’avoir une pensée pour ces voyageurs qui sont peut-être rentrés tardivement la veille au soir.


Un seul train ce matin, dans lequel on sera cool et juste un peu enrobant après avoir été carrément collant la veille.

Je passerai le reste de la matinée à dormir, et peut-être même récupérer.


Mardi charentaise


Mardi, aller-retour Saint-Louis. Le train ne va pas jusqu’à Bâle, c’est pas ma faute !

Rien à signaler, et de temps en temps, c’est bien aussi.

Une rame cool, un collègue cool et une arrivée tôt à Mulhouse, suffisamment tôt pour aller voir un marché de Noël et m’en remettre — peu enclin à l’exercice, mais pour pouvoir dire qu’on l’a fait.

Dodo, car demain on commence très tôt.


Mercredi agression


Le petit déjeuner à 4 h 00 est plutôt animé.

Des collègues du TGV en partance pour Paris et moi pour Strasbourg imaginons qui, parmi les nombreux clients de l’ibis qui descendent à cette heure, montera chez l’un ou chez l’autre, et qui héritera de tel personnage haut en couleur ou de tel bagage disproportionné.

J’ai perdu le pari de n’en trouver aucun dans mon train. Mais je ne me sens pas très perdant.


Le premier train est un Régiolis et, avant 5 h au début du parcours, on accueille les ouvriers en combinaison du secteur Secondaire, tandis qu’en fin de parcours, une heure plus tard, montent les employés du Tertiaire.

Pour le secteur Primaire, qui manque à la pelle, on attendra la prochaine manifestation d’agriculteurs pour se prendre un râteau.


Mon second train est un TER 200, matériel Corail, déjà avachi à quai compte tenu de son âge. Il est toujours très tôt ; la France n’est pas encore réveillée, sauf la main-d’œuvre frontalière, qu’on embarquera en nombre aux différentes étapes du parcours pour la déverser à Bâle, qui l’attend pour ouvrir ses échoppes ou allumer le chauffage dans les bureaux.


J’embarque avec moi un collègue qui s’arrête au premier arrêt pour aller faire un peu de REME par un froid de gueux.

Face à lui, dans le compartiment, un monsieur marmonne quelques prières en se signant...

Évidemment, devenus paranoïaques, on regarde la taille des bagages, et on se quitte en lui lançant qu’avec un peu de chance, il deviendra un héros.


Ce n’est pourtant pas lui qui va prendre le coup aujourd’hui, dans ce même train, et dans tout pile une heure.

Le train se remplit très vite, notamment de trottinettes, dont c’est l’horaire préféré.

Il y a un brouillard à couper au couteau et on s’attend au pire quant à ce qui pourrait surgir devant le train qu'on ne pourrait anticiper.

Lors de la ronde, je croise ce gars qui ressemble comme deux gouttes de vodka à Vladimir Poutine et je me demande si ma clé de Berne ferait une bonne arme létale.

C’est qu’à force de penser au pire, on finit par l’appeler de ses vœux.


Après Mulhouse, j’arpente de nouveau le train quand un homme vient à moi, me signalant un voyageur fumant du cannabis.

L’homme porte un bracelet d’identification de patient d’hôpital et lui rappelle la règle, quand bien même il s’agirait de cannabis thérapeutique. Je lui demande s’il a besoin d’aide...

Il maugle des paroles incompréhensibles dans plusieurs langues et semble être habité.

Il s’énerve quand on l’enjoint d’arrêter de fumer, claque sa tablette, jette son briquet, se lève de son siège pour interpeller les voyageurs devant lui, visiblement inconfortables avec la tournure de l’échange.

Il est en fait carrément possédé. Je me vois mal faire un appel pour demander l'aide d'un exorciste...


Trop instable, je ne peux pas le garder en l’état dans le train, d’autant que nous passons la frontière suisse au prochain arrêt, et qu’on pourrait le refouler pour me le remettre dans mon prochain train.

Je l’estime dangereux, peut-être même pour lui-même.

Je décide d’appeler la sûreté ferroviaire, mais c’est la police qui viendra l’extraire du train. Il s’agite ; je lui dis que nous allons rester à quai le temps qu’on vienne lui parler. Il se lève, empoigne mon veston, se rassied, me jette au visage le contenu d’une bouteille de je ne sais quel soda, dont ma moustache infusera le contenu pendant des heures, puis se relève, les yeux exorbités, avant que je lui décoche un crochet pour le rassoir et me protéger de je ne sais quelle réaction.

La situation devient préoccupante.

Des passagers se sont levés pour apporter leur aide et leur testostérone, et on arrive à rassoir tout le monde et à calmer le jeu, dont les pions pourraient bien échapper aux joueurs.

J’attendrai la Police sur le quai, non sans avoir prévenu les passagers que je maintiens le train à quai pour une durée indéterminée et que je fournirai des explications ultérieurement.

L’homme me rejoint, se prosterne devant moi, sans doute pour pouvoir finir son voyage, roule ses vêtements en boule et s’assied en tailleur, se fait un turban d’un pull, puis remonte dans le train.

La police l’en extrait assez rapidement à quatre, et je peux remballer ma peur et mon orgueil, sortir mon sifflet et faire repartir le train, non sans avoir été interrogé sur la suite juridique que je comptais donner à cet événement.


On n’a perdu que dix minutes — et mon pucelage : ma première agression physique, que j’ai verbalisée comme un simple outrage. Peut-être pour la banaliser, peut-être parce que cet individu était sans doute en souffrance, en crise, peut-être s’était-il sauvé de quelque unité spécialisée. Je ne le saurai jamais.

À moins qu’un jour la police ne veuille m’entendre.

On se demande toujours si l’on a bien fait, si l’on aurait pu faire autrement. On se refait le film, la chronologie des événements… si la réponse était appropriée, la gestion efficace… Peut-être aurais-je dû appeler Poutine…

Je torcherai un rapport plus détaillé qu’un interrogatoire. Les mots ont la mémoire des détails.


Les voyageurs m’apporteront leur soutien en gare pour la gestion de l’événement, de l’information et, surtout, pour les avoir amenés à bon port, sans naufrage.

La chaîne de commandement et de gestion m’appellera dans la foulée, comme toute bonne courroie qu’elle est — puisque les nouvelles vont vite — et un débriefing aura lieu à chaud avec les équipes de soutien.


Il paraît qu’on va déclarer un accident du travail. Mon premier en quarante-cinq ans de travail : ce n’est décidément pas métier à faire un sans faute.


Même pas vexé, même pas blessé…

Repos vraiment mérité.

L'Alchimiste @TTT qui murmure a l’oreille des sangliers

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L'Alchimiste...
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Un pro de la communication basé à Strasbourg qui fait un tour de l'autre côté du miroir.

 

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