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(RE)POST

 

Nez glacé, je veille - Les trains glissent sous la brume - Vies lourdes me frôlent

  • Photo du rédacteur: Patrice Snoeck
    Patrice Snoeck
  • 18 janv.
  • 7 min de lecture
le journal d'un chef de Bord qui mène une vie de Voyageur de commerce en faisant commerce de voyageurs
le journal d'un chef de Bord qui mène une vie de Voyageur de commerce en faisant commerce de voyageurs

C’est la période des vœux et je m’interroge de pourquoi cette année je n’ai pas fait cette liste longue comme le bras pour relancer de vieilles connaissances, qui au fond se moquent bien d’avoir de mes nouvelles, ou d’appeler ma famille qui elle, s’étonne carrément d’en avoir.

J’ai réalisé que lorsqu’on prend des nouvelles d’un contrôleur, c’est comme regarder du patinage artistique, on guette surtout la gamelle.

Alors quand je dis que les trains roulent plutôt bien, que les gens sont polis et en règle, j’ennuie tout le monde car on vient chercher chez moi ce qu’on ne trouve pas encore sur CNews.


Lundi polaire


Une vague de froid s’est abattue sur nous et les applis maison souffrent plus que les locomotives : pannes à répétition et avis de tempête en tout genre sont annoncés, et on n’aura qu’à dire que c’est les Russes.

Évidemment, j’ai chopé un coup de froid et, comme je suis vacciné, je somme cette grippette de bien vouloir dégager sous 48 h, sous peine de verser dans le complotisme.


C’est la rentrée des classes et la vie reprend son cours, c’est-à-dire constater que la génération Z en a fini avec l’alphabet.


Par chance, je n’ai qu’une fonction commerciale dans mes trains, et ça m’arrange aujourd’hui d’être dépossédé de fonctions de sécurité qui nécessiteraient un surcroît d’énergie vitale, que je concentre à faire tourner la VMC de mes fosses nasales et à garder les yeux ouverts, même vitreux.

Du coup, je respire comme un carlin, en plus d’en avoir vaguement le regard. Néanmoins, je ne bave pas, et les voyageurs apprécient.


L’aller-retour en Régiolis à Metz se passe sans encombre, bien qu’une des six voitures ne soit pas chauffée, et c’est un triste constat que de n’avoir que le nez d’encombré.

Juste après, je deviens l’agent B du train pour Colmar, où l’on va découcher, et franchement, c’est déjà drôlement bien noté.


L’hôtel de Colmar est un Ibis bâti dans une ancienne malterie du XVIIIᵉ siècle, siècle des Lumières où l’on se plaisait à loger le personnel en mansarde.

Il se trouve que, situé à peine à 1 km de marche de la gare, nécessitant de traverser un parc qui, lui, n’est pas éclairé — donc forcément bien fréquenté —, tous les contrôleurs ont pris pour habitude de le contourner par un chemin bien plus long pour bénéficier de l’éclairage public et éviter de se faire dépouiller entre deux portes cochères, comme au Grand Siècle.


Parcours chèrement payé, car balayé par des vents qui glacent mes sinus, en plus de réveiller tout le quartier avec nos pilot cases sur les pavés.

Fort commodément, la ville est morte depuis trois siècles et ne se débride qu’aux périodes de Noël, en accueillant des touristes aux yeux bridés.


Il fait étonnamment frais dans la chambre, et je refuse toujours d’avoir à vivre à 19 degrés.

À deux heures du matin, en état de fébrilité avancée qui me coûte d’avoir à décrocher le combiné, je demande l’asile calorique à la réception, qui m’envoie le night steward muni d’un convecteur grille-pain, après m’avoir avoué un souci électrique à l’étage des soupentes.

Hélas, les prises sont également en carafe et j’en suis quitte à dormir en position fœtale dans ma doudoune grand froid qui me conduira sans doute à me présenter par le siège au réveil.

J’aurais mieux fait de garder le steward.


Comme je n’ai rien à reprocher à la manière dont la crise est gérée par l’hôtel, je m’efforce de ne pas me comporter comme un usager de train lambda et me fendrai d’un rapport qui restera évidemment sans réponse, des fois que mon employeur veuille se faire ristourner mes malheurs.

La solution probante eut été de me faire rapatrier en pleine nuit et relever de mes trains, et forcément renoncer à ma rémunération : la double peine des roulants, qui sont avant tout des tâcherons.


Mardi glissade


Je rentrerai aux aurores par le parc, car il fait jour et les arbres ne fayotent pas, pour repasser chez moi avant la reprise du service dans l’après midi.

Une sieste s’impose avant et après le déjeuner pour rester vivant, et surtout vivace. Et dire que les gens pensent qu’on a beaucoup de temps libre pour faire du shopping.


Un aller-retour à Saint-Louis, la réserve de personnel de Bâle où le train n’ira pas en raison des travaux, animera cette seconde journée de retour d’expédition arctique.


Un gars étrange, que j’avais déjà repéré errant en gare, regard perdu dans le vide et démarche décidée, et que je retrouve dans mon train, me lance qu’il n’a pas de billet, qu’il descend en gare de Colmar dont le quai se dessine, qu’il n’a pas tenté de fuir mon impuissance et que sa vie est navrante.

Comme on arrive en gare, et qu’en effet je ne peux rien contre lui, et encore moins pour lui, je me contente de lui donner raison : il est navrant.

Sur le quai, il me remercie de m’en foutre et ajoute que ça l’arrange.

La remarque m’estomac un peu de sa médiocrité, mais je ne réagis pas.

Sans doute parce que j’apprécie, au fond, les gens qui portent sur eux-même une forme de lucidité.


Le Centre de gestion m’appelle pour me signaler que le conducteur roule sur l’erre et qu’il va s’arrêter pour dépanner.

Comme je ne connaissais pas l’expression, qui signifie qu’il a perdu sa traction et roule en roue libre par la seule force de l’inertie, j’entends qu’il « roule sur l’air » et manque de répondre que j’en connaissais un qui marchait sur l’eau.

Bon, il est pas mort noyé pour autant.


Je vais en cabine de conduite pour voir les conséquences à anticiper lorsqu’une gare se profile, et le train pourra aller jusque-là, quitte à ce que toutes les portes ne soient pas reçues à quai : la gare à l’horizon n’est pas prévue pour recevoir des vaisseaux de cette taille, mais on ne peut pas glisser plus loin.

Aussitôt, on prévient de l’avarie au micro, que le conducteur va essayer de redémarrer le train depuis la locomotive située en queue, et on prie les gens de ne pas descendre compte tenu de la taille du quai et du froid qui règne dehors.


Comme la gare est aussi un arrêt de tram pour Mulhouse, situé à cinq minutes de là, un grand nombre d’entre eux descend néanmoins, ils sont habitués à ce que tout ce qui est pris ne soit plus à prendre et, par défiance des péripéties de cette ligne à flux tendu où l’on perd souvent le fil.

Quand, à peine cinq minutes plus tard, le conducteur réussit à regonfler la pression et que l’on est prêt à repartir, on appelle les gens qui attendent leur tram et en profitent pour nous houspiller de les avoir laissés descendre, tout en remontant à bord néanmoins de plus ou moins bonne grâce.


Je recroise ce type qui m’en avait fait des tonnes sur sa bonne foi à Strasbourg et disait assumer de payer plus cher son billet à bord, de n’avoir pas eu le temps de se le procurer et pour cause : il fallait qu’en plus il recharge sa carte.

Je lui propose donc de régulariser, mais comme il estime qu’il a deux heures de retard à son travail pour avoir perdu cinq minutes, il m’en refait des tonnes. Finalement et comme il est d’usage de tout ceux qui en font des tonnes, il n’assume rien du tout et n’assure pas beaucoup plus. J’allège sa vie de ma présence et passe mon chemin.

Dire qu’il n’a même pas cherché à rejoindre le tram : je l’y aurais bien abandonné.


Mercredi hors piste


À Brumath, cette gare en courbe et en pente que je déteste pour y cumuler les problèmes de visibilité et où les conducteurs se loupent parfois des repères d’arrêt du train, je me conduis à toujours descendre en queue et remonter le quai, pour être certain que tous les vélos soient sortis.

Cette fois, la dernière porte du train n’est pas reçue à quai, et comme elle dessert précisément le local à vélos, me voici à aider un type désemparé en saisissant son deux roues, qui, pour une fois, n’est pas électrique ni ne pèse un âne mort.

Les voyageurs semblent interloqués de voir leur contrôleur, qu’ils imaginent se carapater en roue libre.


Un peu plus loin sur le parcours, on accueille à Sarrebourg des passagers et leur contrôleur qui allaient à Metz et sont tombés en carafe avec leur train.

On les accueille d’un message de bienveillance qui sera remarqué, et l’on anticipe de retenir à quai un TER pour Metz en gare de Nancy qui ne leur fera perdre qu’une demi-heure et les sauvera d’une probable hypothermie.


Mais que vois-je ? Ibis a passé le mot à Campanile, et revoilà mon convecteur grille pain au pied de mon lit. Chambre au premier étage, juste au-dessus du passage du garage, j’aurais pu dormir carrément dans la gare.

Les voisins, de surcroît, sont bruyants et il me prendra une irrésistible envie de me faire un brushing à quatre heures du matin.


Jeudi hors course


Il gèle.

Mon conducteur et moi nous rendons au chevet du train qu’on nous a livré à quai, en titubant sur les plaques de verglas jusqu’au parvis de la gare, où nos équipes ont mieux anticipé que la mairie de Nancy.

Un seul train, une « rentrante » comme on dit dans le jargon, ce qui ne signifie pas nécessairement que la journée va me rentrer dedans.


On m’appelle pour me signaler que l’aide au service de Lunéville, mon premier arrêt, s’est cassé la margoulette — cette expression qui signifie qu’il s’est cassé la bobine en faisant un minimum de cinéma.

Comme il attend les pompiers, on me demande de faire une procédure de départ agent seul.

Mince, encore une station en courbe, et une bande de givre qui a échappé aux sableurs, sur laquelle il faudra bien reprendre appui pour monter dans le train.

Il s’agit de ne pas se louper, quand bien même il y a déjà les pompiers.

#TTT @lalchimiste qui a passé la semaine à se les cailler comme le lait, mais sans en faire un fromage.

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À PROPOS

L'Alchimiste...
est dans ton train

 

Un pro de la communication basé à Strasbourg qui fait un tour de l'autre côté du miroir.

 

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