Nouvelle année grise — Je n’ai rien promis au ciel — Juste rester droit.
- Patrice Snoeck
- 12 janv.
- 7 min de lecture

A l'abordage d'une nouvelle année après avoir bien failli couler avec la précédente. On a roulé en barcasse mais aussi la galère amirale, on a surfé dans la neige, raclé les quais et on arrivé debout en 2026.
S'agit maintenant de rester droit.
Lundi bouc
Il fait temps à ne pas mettre une Contractuelle dehors, d’autant que la Loi sur la pénalisation des excès de vitesse vient de passer, et bien que finissant l’année en me demandant où les législateurs voient les vraies priorités, je suis plutôt content qu’après l’annonce des hausses de tarifs du train, de ne pas servir de premier bouc émissaire de l’année.
Et puis un bouc, tout émissaire qu’il soit, est vraiment le dernier qu’on voudrait voir dans cette crèche.
La période de Noël est terminée, ainsi que celle des marchés de Noël qui a battu son plein, mais les trains restent plutôt très fréquentés.
On demande à chacun d’y mettre du sien pour libérer les places assises de sacs à dos, casques de vélo et parfois même d’une trottinette, afin que chacun puisse trouver mousse à son séant, et séance tenante.
D’aucuns préféreront rester debout ou se plier dans les racks à bagages, et d’ailleurs, lorsque se présente un couple de personnes de petite taille à qui je montre deux places assises derrière moi, ils me fusillent du regard avant que je comprenne qu’ils s’imaginaient que c’était précisément l’espace que je leur indiquais.
Dans le train de retour à la base, un gamin se joue de moi sous le regard amusé de ses parents, en appuyant sur le bouton d’appel destiné aux PSH, m’obligeant à interrompre toute affaire cessante, mes activités et me rendre à son chevet.
Au bout de la seconde fois, ce ne sera pas pour le border, et je dois menacer ses parents en allemand pour qu’ils se décident à le canaliser.
C’est marrant comme l’allemand est une langue persuasive.
Il avait néanmoins l’air de trouver marrant qu’à chaque fois qu’il appuyait sur ce satané bouton, le Playmobil à casquette bleue déboulait, avec les gros yeux. Cet avatar de contrôleur rencontre d’ailleurs un si franc succès que mon employeur l’a décliné en clé USB, qu’on branche après décapitation, et je me demande si l’objet a finalement suscité des réactions du pôle sûreté.
Ces deux premiers trains se passent néanmoins plutôt bien, et je suis supposé aller découcher à Paris avec le TGV, mais je décide de prendre le train plutôt demain midi pour rentrer chez moi revoir Blanche-Neige.
Mardi paname
J’arrive à Paris dans un TGV plein avec le conducteur de mon TER, et j’apprécie me greffer sur les trains haut-le-pied de la tournée des conducteurs, en particulier quand je traîne des miens.
Je m’évite la charge émotionnelle d’être le maillon faible en cas de retard d’un train dans lequel je ne suis pas supposé être, d’autant que celui-ci est un ICE qui nous vient de Stuttgart, et donc réputé doublement imprévisible.
Il reste le gros morceau de ma tournée, le TER de Paris-Est à Strasbourg, cette galère amirale de métal au long cours, chargée à bloc d’un public de fond de cale à forte majorité de droits solidaires, donc privé de haute vitesse et qui devra se supporter tant bien que mal pendant cinq heures, mais sans avoir besoin de ramer.
D’autant que, quasi toujours plein et avec réservation obligatoire, on n’y choisit pas son voisin, facteur-clé de toute possible mutinerie.
Étonnamment, il n’est pas plein et, pour une fois, on dispose de place, et surtout d’espace de travail, compte tenu que contrôler un train plein, et d’autant de cas d’espèce, peut être éprouvant, en contraignant à rester sur ses gardes.
Il faut dire que je n’ai jamais vu autant de cartes solidaires, de documents improbables d’identité, de demandes d’asile sorties d’Arkham ou d’une bonne imprimante… Je finirai par noter les Pantone® des logos de la République pour vérifier la véracité de ce qui m’est présenté, en plus de m’autoriser à checker le grammage d’une attestation, espérant secrètement y trouver filigrane ou fil de sécurité…
Je n’ouvrirai pas pour autant un guichet de la CAF.
On y allaite ici et là, une dame s’est installée par terre dans une intercirculation avec d’autres gamins en bas âge et des sacs en plastique remplis de bric-à-brac.
C’est une vision bien peu digne à mes yeux, d’un confort ou d’une hygiène discutables de surcroît, en plus de la dangerosité d’utiliser les espaces techniques où il fait froid, car près des portes, en ère de jeu pour les enfants.
Je lui propose une alternative qu’elle refuse, ce qui crée en moi une certaine indisposition à être confronté à un spectacle de camp de l’ONU.
Dire qu’il y a une heure de cela, j’ai prié deux femmes seules avec des enfants tout aussi petits de bien vouloir quitter la voiture de Première où elles s’étaient installées paisiblement, sans doute par commodité, en raison de places isolées avec des espaces pour les nacelles.
L’une d’entre elles restera debout pendant deux heures, justement dans l’intercirculation, sans broncher, près de son landau qui ne peut pas traverser le couloir.
Mais au fond, qui dérangeaient-elles ?
Ce zèle d’un autre âge, d’avoir été élevé à la lutte des classes, m’a fait manquer de discernement, et je les ai moi aussi privées de dignité.
Je le confesse. Je retiens comme une leçon cinglante de mon manque de jugement, et il faut que j’apprenne à voir ce train avec des codes différents, ceux des grandes agglos où s’agglomèrent toutes les composantes de la société, des familles décomposées, des cultures plus expansives, et un lot de désespérés qui s’en éloignent sans vraiment en réchapper.
La rame poursuit sa route et accueille, au gré de ses douze arrêts, d’autres publics qui montent et descendent, et la physionomie du train évolue.
La météo change à chaque arrêt, et il faut s’acclimater.
À Châlons-en-Champagne, cette destination qui invite à trinquer, impossible de fermer l’une des portes du train qui résiste à toutes mes manœuvres.
Une jeune fille fume dedans et retient la porte pour évacuer la fumée.
Elle dit attendre un ronfleur qui indiquera la fermeture imminente des portes pour jeter son mégot, qui par chance n’a pas embrasé ses faux cils, probablement sur ce pauvre agent d’escale emmitouflé dans sa doudoune qu’on espère ignifugée.
Un collègue me rejoint précisément à Châlons-en-Champagne jusqu’à Nancy, et c’est l’occasion de refaire un petit tour de train, en mode touriste, puisque l’essentiel du travail a été fait, et de se raconter des projets de réveillon de la Saint-Sylvestre, bourrés de gosses, de joie de vivre et de gens qui savent décompter depuis 10 avant de faire des résolutions… exactement comme à l’ONU.
Mercredi réveillon
Mon réveillon à moi ce sera à Épinal.
Un aller-retour à Saales, la frontière naturelle entre l’Alsace et la Moselle, sur la route de Saint-Dié et d’Épinal, où l’on ira tout à l’heure saborder les dernières heures de 2025.
Un rail cassé par -8 °C a impacté le trafic sur la vallée de la Bruche, histoire de bien finir l’année, mais mon train n’est pas impacté. Je me contente de prendre en chemin les contrôleurs rescapés qui sont rapatriés dans leur caserne comme tout bon malgré-nous.
Dans le tout dernier train, une famille nombreuse me livre un avant-goût de réveillon en s’emparant du train, façon abordage.
Les bruits de famille habituels : des bouteilles d’eau qu’on froisse, des bruits de chips, et des gamins éparpillés qu’on vigile pour ne pas qu’ils descendent à n’importe quelle gare pour jouer avec la neige.
On se croirait chez UGC, on espère croiser Croc-Blanc.
Pas de quartiers pour les autres voyageurs qui sont mis au fer et soupireront en les voyant descendre.
Ce sera la seule animation de la soirée.
Arrivé à Épinal, ma valise rampe mon désespoir jusqu’à l’hôtel où l’on m’a gratifié d’une chambre sur cour, histoire d’échapper à la vue de la gare, enfin, sur barre d’immeuble où des cascades lumineuses d’appartement apportent une forme de joie de vivre, comme on sait la représenter si bien à Épinal. Et en couleur.
Après m’être assuré qu’il ne s’agissait pas d’un début d’incendie, je ferme les persiennes, prépare une soirée de rêve devant un bento chauffant et déglinguer la télé en appuyant sur « Mise à jour »… Mince, dire que pour une fois qu’on avait Canal+, je me retrouve avec le bug de l’an 2000 auquel j’avais pourtant échappé.
10… 9… 8…
je n’ai même pas entendu les gens décompter.
Jeudi réveillé
Dernier jour de la tournée et premier jour de l’année. Un seul train, mais un long : 2 h 30.
L’année commence par une pluie verglaçante de n’avoir pas remarqué la colonne de douche au-dessus du pommeau.
Un monsieur volubile accoudé au bar de l’hôtel, sans doute venu se réfugier du froid et trouver quelqu’un à qui parler, élucubre quelques paroles incompréhensibles sous l’œil bienveillant de l’hôtelier.
On a tous nos œuvres…
Comme il lui offre un petit déjeuner, j’imagine que c’est sa première bonne action.
Je le retrouve d’ailleurs errant dans la gare, mais il ne me réclame rien. Méfiance de l’uniforme…
Un seul train, long, peu de voyageurs.
Ici, des mamies Tournesol qui cherchent le sens de la marche et le soleil pour Nice, et qu’on accompagnera sur le quai de l’arrêt à l’aéroport d’Hetzheim, non sans avoir prévenu le conducteur que l’arrêt pourrait s’éterniser.
Là, un jeune homme grelotte en montant, embarrassé, dans le train.
Il me tend sa carte d’identité, et je lui demande s’il a dormi dehors cette nuit, s’il a une destination particulière ; sans surprise et si fraichement vêtu, il va trouver de l’aide auprès d’une association.
Je reviendrai plus tard le voir avec un billet que je lui glisserai discrètement en l’invitant à aller boire quelque chose de chaud dans la gare.
Des punks-à-chiens qui feraient disjoncter un portique d’aéroport ne sont probablement pas bien plus en règle, mais bon, le chien est sympa et des maîtres d’animaux sympa ne peuvent après tout pas être complètement mauvais.
Aujourd’hui, c’est journée à mansuétude, et tout le monde profitera de cet état de grâce, qui, je dois dire, me kidnappe de plus en plus souvent.
#TTT @L'Alchimiste, qui a oublié ses résolutions, mais pas d’être résolu.
