Sur un air de danse macabre, la bête rôde, jeux de rôle, Photomaton phare dans ma nuit.
- Patrice Snoeck

- 12 nov. 2025
- 7 min de lecture

Cette semaine on va jouer à des jeux et être pris à son propre jeu : un échange de tournée qui me conduit sur des terrains pas tout à fait inconnus mais que j'avais décidé d'oublier.
Avec mes joujous habituels : un cosmo, un carnet de relevé de Police et une clé de berne comme arme de destruction passive.
On a joué sans console mais on est loin d'être inconsolable.
Lundi ping
On est lundi et la météo annonce une pluie d’étoiles pour ce soir, ce qui, étymologiquement, est la définition même du désastre (chute d’astre).
Et en plus, c’est la pleine lune.
Notre bon vieux Corail a été remplacé par un Régiolis, et il manque deux cents places assises, ce qui n’est pas sans créer les conditions d’un Big Bang, qui éclipserait le confort du train — lequel, de surcroît, est de plain-pied — alors que tous les esprits sont obnubilés par la réforme des retraites.
Néanmoins, rien ne se passe dans ce premier aller-retour à Nancy.
J’ai donc des étoiles plein les yeux, ce qui est la définition même de la DMLA.
On ira passer la nuit à Metz.
Après une nuit en chaud et froid à lutter avec un chauffage à inertie totalement inerte, à vous en faire regretter ce bon vieux grille-pain, plus efficace en chauffage d’appoint qu’en toaster.
L’éphéméride du jour honore les Céline.
Je diffuserai My Heart Will Go On à l’arrivée ; j’aurai ainsi plus de chance de capter mon public que de lire quelques pages de Voyage au bout de la nuit.
On a toujours plus à gagner à mettre en lumière un astre solaire de la variété qu’un astre noir de la littérature, fussent-ils tous deux des colporteurs de la misère humaine.
À Nancy, en salle des contrôleurs — espace que des tables et des chaises de hauteurs variées disputent à des distributeurs de genres et de largeurs variés — il y a de la variété pour celui qui ne peut pas prendre le risque de compromettre ses implants dans un casse-dalle de chez Paul.
Les échanges portent sur ces policiers qui se déplacent gratuitement dans le cadre du dispositif Protéger et Servir, pourvu qu’ils soient armés et sur le trajet de leur affectation.
Dans la vraie vie, ils voyagent aussi avec leur progéniture, et bien loin de chez eux, et l’on s’interroge légitimement sur leur présence effective en cas de problème.
Ceux qui ont essayé de monter une cellule d’assistance avec les cheminots à bord, comme le prévoit le règlement maison, se gardent bien d’opiner.
On reçoit une alerte enlèvement d’une dame en pyjama et peignoir qui a nappé son kid, et évidemment, qui passerait totalement inaperçue dans le train.
Il se trouve que les contrôleurs font partie de la boucle des dispositifs de reconnaissance faciale, sans doute héritée du temps lointain où ils étaient un service public — information qui aura échappé aux ministères de tutelle.
Mardi pong
La tournée prévoit sur deux jours des ping-pong entre Nancy et Metz qui, pour ceux qui ont le sens de la géographie, s’apparentent à un ping-pong en doublé… oui, mais tout seul.
Sauf pour cette fois où l’aller se fait avec deux collègues de Saint-Dié-des-Vosges, qui ont fait le grand tour par Nancy, et le retour avec deux collègues de Châlons-en-Champagne, qui se sont égarés — quand bien même le train nous arrive de Paris-Est — et du coup, j’ai l’impression de faire un petit déj de banlieusards qui se retrouveraient dans leur train du matin, comme il nous arrive d’en croiser.
Sauf que nous, on ne parle pas de nos gosses, mais des leurs.
Les renforts d’autres territoires, même escarpés, sont l’occasion d’apprendre les process de chacun, et une ronde du train avec un ancien de la sûreté ferroviaire devenu contrôleur est plutôt enrichissante, en plus d’être carrément marrante.
Comme je le suis de près et que je fais une tête de plus que lui, je m’aperçois que les voyageurs sont pris d’une sorte d’angoisse à croiser son regard et ralentissent tous leurs mouvements.
Les deux cents mètres du train s’arpentent tel un plan-séquence en travelling-avant, et la scène a une allure cinématographique assez surréaliste dont on ne sait à quel moment le dénouement va surgir, ni d’où, ni avec quoi dans les mains.
Évidemment, je m’enquiers de la méthode du regard Raspoutine et s’il possède un don pour hypnotiser les gens ou les tétaniser.
Il me dit que sa méthode est de fixer les yeux et de suivre le parcours des mains.
Tu parles ! Depuis toutes ces années, je fais le contraire…
Tout ça pour une photothèque de manucures en plastique et un bestiaire d’extensions de cils qui donnent à n’importe quelle biche un regard d’autruche.
Mercredi console
On démarre très tôt pour Bâle avec les trains de la France d’en-dessous, celle qui précède le train de la France d’en-bas, celle qui porte des chaussures de sécu, éteint la lumière dans le compartiment pour voler une heure de sommeil, et donne aussi les grandes tendances des flux migratoires, qui, généralement, font le chemin inverse des cigognes.
Je décide de ne pas les embêter à les contrôler, tandis qu’ils rêvent eux aussi de s’en sortir par le haut — mais sur un échafaudage.
Le conducteur essaie de décoincer le tuyau lave-glace du pare-brise de la locomotive, qui gêne le gigantesque essuie-glace, mais avec la barre court-circuit, plus légitimement utile en cas de déraillement, pourvu qu’il y survive.
Il ne s’y prendrait pas autrement pour faire griller des chamallows sur la caténaire, et j’attends de savoir si celle-ci va lui décocher un arc.
Un jeune frondeur, sans doute élevé aux jeux vidéo ou par des parents eux-mêmes insoumis, assume voyager sans titre de transport, et refuse catégoriquement de présenter sa pièce d’identité, encore moins de me parler.
Il doit être bien joueur, lui qui a démarré sa carrière de gamer enfermé dans sa piaule masturbatoire devant Hot Pursuit sur console, et n’a pas encore trouvé la sortie vers la vraie vie.
J’espère bien lui en offrir un aperçu sur Street of LA sur PS3, mais sur un quai.
Je gagne cette partie à Mulhouse où la Police, en plus de la Sûreté ferroviaire signent la fin de notre partie avec une fouille au corps dans un abri vitré de quai — mais sans miroir sans tain.
Ils le garderont au poste où il pourra affiner sa tactique en regardant faire les pros.
La scène est très visuelle depuis les trente vitres du train, qui jouent les écrans de retransmission, et aussi du quai où je me trouve, d’où je vois plus d’un fan de Resident Evil 2 détaler de cette vision de game over apocalyptique en cavalant vers les deux extrémités du train.
Le train retour joue les artistes.
Il sent la weed à plein nez, et il se trouve que la douane est là.
Cette fois, on jouera au bingo.
Le type qui ressemble à Snoop Dogg s’est fait pote avec le chien et en sera pour un cours magistral sur la chill attitude, mais en slip.
Je relève l’identité d’un contrevenant sur une Autorisation de se produire sur le domaine public. C’est une première pour moi, qui ai fréquenté plus d’un backstage.
Comme il n’a ni accordéon, ni accessoires, ni singe, je me demande bien quelle est la nature de son art.
J’espère qu’il ne s’agit pas d’un mentaliste qui ferait quelque prédiction avec les portefeuilles de l’assistance.
Un type qui avait les pieds sur les sièges et à qui j’avais demandé il y a une heure, d’enlever ses chaussures, est vivement prié de les remettre après avoir faisandé toute une voiture au grand dam des venaisons.
On n’ira pas le chercher, pour éviter de subir le sort de ses colocataires, ce qui m’apparaît être une stratégie de fraude plutôt bien sentie.
Un gars qui ne parle pas français enguirlande son comparse en arabe comme un arbre de Noël, en lui disant : « Mais pourquoi tu as payé ? ».
Il aura vu sur mon visage que j’étais le premier surpris… sans doute sait-il qu’il y a du gaz dans l’eau et que les accords d’Évian sont en train de virer Badoit.
Un moine bouddhiste a abandonné un sac informe sur son siège en se rendant aux toilettes — lequel est assorti à sa tenue kasaya et donc immédiatement attribuable — et échappe ainsi à une procédure de bagage abandonné.
J’ai hâte que Delsey lance sa collection.
Une dame coiffée d’un pakol traditionnel afghan préfère certainement aussi les pieds de nez aux pieds au cul, et milite silencieusement dans ce train si spirituel, et aussi un peu spiritueux.
Jeudi flower
Un type dans le tram qui m’amène à la gare fait la manche en distribuant des fleurs : il met du soleil dans cette triste journée.
Un vent à en décorner les bœufs, et un engin à les écraser.
Aujourd’hui, on fait des sauts de puce le bras en l’air dans une rame RRR, qui est une forme de hold-up mais sans flingue.
Comme le dispositif de fermeture des portes est au-dessus, on force sur le déo.
Le premier train est cool et plein d’abonnés, le second est cool et plein de voyageurs qui ont sans doute manqué d’alternatives.
On retournera ce soir sur le tard afin d’être acheminé à Saales au camping nature pour y passer la nuit — le prix à payer pour avoir échangé une tournée civilisée contre une tournée dans la vallée de la Bruche, avec une chance sur deux de se retrouver interrogé par la Police, compte tenu qu’elle est connue pour ses disparitions inquiétantes, ses battues citoyennes et ses marches blanches.
On finira par y recroiser la Bête du Gévaudan, qui s’est aussi appelée la Bête de l’Auxerrois : autant dire que ça se rapproche.
Nuit au camping pour les amateurs de nature qui n’aiment pas leurs enfants, et où la nature est trop présente, et je peine à escalader les 550 mètres de dénivelé.
Les bas-côtés sont par trop absents, et la seule lumière aveuglante de ce périple est un Photomaton posé là, au milieu de nulle part, et qui est sans doute une porte spatio-temporelle conduisant vers le Monde de Narnia.
On croisera un renard qu’on a confondu avec un chat, et autre chose qu’on a espéré n’être qu’un renard.
La terrasse donne sur la forêt, et on guette des yeux rouges en se disant que ça doit être des lucioles, et puis on a une touche spéciale sur le portable professionnel en cas d’agression — qui sonne quelque part à Rennes.
C’est dire mes chances de survie.
Vendredi power
Lorsque j’étais môme, quand on se levait à trois heures, c’était pour partir en vacances.
Maintenant, c’est pour faire une rando sur un sentier référencé sur murderpedia.org et transporter des gens qui se regardent tous en chiens de faïence — ces petites sculptures populaires du XIXᵉ qu’on posait sur les cheminées — mais ça, c’était avant Landru.
J’apprécie tellement de revoir le Photomaton.
L’unique train retour conclut ma semaine à 6h30 du matin, et je rentre chez moi en catimini, sans avoir réveillé personne ni alimenté la rubrique des faits divers.
Le train était d’ailleurs également divers, mais varié. Aucun portraits à tirer.
Le Photomaton n’a qu’à rester où il est, comme un phare dans la nuit.
L'Alchimiste qui a détallé comme un lapin.



